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Moyens de la justice : une institution qui n’a pas les moyens de sa vocation

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octobre 2026
CONTRIBUTEURS
Stanislas Dufour et Louis Jaubert
Temps de lecture
35 minutes

Notre analyse

Malgré une progression significative de son budget passant de 6,9 Md€ en 2010 à 12,4 Md€ en 2025 (+80%), avec une accélération nette depuis 2018, la justice française n’est toujours pas au niveau des standards européens. En effet, sur le périmètre comparable établi par la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (CEPEJ),elle ne consacrait encore que 0,2% de son PIB à la justice en 2022, contre 0,3% en moyenne européenne, soit une différence de 2,7 Md€ sur le périmètre étudié.

Derrière ce décrochage financier, trois blocages entravent le bon fonctionnement de l’institution. D’abord, le budget de la justice française est rigide, largement absorbé par les rémunérations, les pensions et des dépenses de guichet en forte croissance, ce qui fait de l’investissement de longue durée la variable d’ajustement. Ensuite, les moyens humains restent très inférieurs aux besoins, et ce aussi bien pour les magistrats que pour les greffiers et les surveillants, problème amplifié par une politique RH inefficiente à l’image des vacances judiciaires qui n’ont plus lieu d’être. Enfin, l’outil immobilier est arrivé à saturation, avec des tribunaux vieillissants et surtout près de 89k détenus pour seulement 64k places de prison.

Notre diagnostic

  • Un effort budgétaire important, mais encore insuffisant et mal orienté. Malgré la hausse de ses budgets, la France ne consacre que 0,2% de son PIB à sa justice, contre 0,3% pour la moyenne européenne. Ensuite, près de 60% des crédits de la Justice sont absorbés par les dépenses de personnel et de pensions, ce qui peut paraître normal pour un service de main d’œuvre, mais conjugué à une sous dotation humaine et matérielle, cela signifie que les crédits supplémentaires vont d’abord au rattrapage et non à l’investissement de long terme pourtant essentiels pour le numérique et l’immobilier pénitentiaire. Dans le même temps, les frais de justice ont augmenté de 44% entre 2017 et 2024 et l’aide juridictionnelle de 92%, alors que le nombre d’affaires traitées reculait légèrement. Lorsque des économies sont exigées, elles portent donc principalement sur le numérique et l’immobilier, avec 550 M€ de crédits annulés ou gelés en 2025 puis 414 M€ gelés en 2026.
  • Un sous-effectif qui touche toute la chaîne judiciaire et que l’organisation amplifie. La France ne compte que 11,3 juges et 3,2 procureurs pour 100k habitants, contre respectivement 17,6 et 11,2 en médiane européenne. Le déficit concerne également les surveillants, avec 4,4 détenus par agent exclusivement affecté à la surveillance contre 3,2 en Europe, et les greffes, dont les recrutements restent en retrait des besoins. À cette pénurie s’ajoutent douze semaines de service allégé par an, soit 23% de l’année, qui réduisent encore la capacité effective de jugement.
  • Un parc immobilier judiciaire vieillissant qui devient lui-même un facteur d’engorgement. Les 325 juridictions occupent 1,7 million de m², avec plus d’un tiers des bâtiments construits avant 1900. Le manque de salles contraint directement la programmation des audiences, tandis que les investissements ont été régulièrement reportés ou réduits. Les grandes opérations immobilières connaissent désormais des écarts de coûts pouvant atteindre 45%, et 44 projets avaient été reportés à la fin de 2024.
  • Une crise pénitentiaire devenue essentiellement capacitaire. Avec près de 89k détenus pour 64k places et une densité proche de 140%, la France compte environ 25k détenus en surnombre. Aucun des six grands plans pénitentiaires engagés depuis 1987 n’a atteint ses objectifs, avec un taux moyen pondéré de réalisation de seulement 51%. La hausse de la population détenue, le remplacement des établissements vétustes et l’objectif d’encellulement individuel imposent désormais un changement d’échelle.

La faiblesse de la justice française résulte avant tout d’un enchaînement de contraintes. Un budget encore inférieur aux standards européens est absorbé par des dépenses rigides, ce qui retarde les investissements ; le déficit d’effectifs réduit les capacités de traitement ; l’organisation du travail en diminue encore le rendement ; et la saturation immobilière et carcérale finit par empêcher matériellement l’institution d’absorber davantage d’activité.

Nos chiffres

12,4
Md€
le budget de la mission Justice en 2025, contre 6,9 Md€ en 2010, soit une hausse de 80% en quinze ans
0,2
% du PIB
le budget français de la justice judiciaire au sens de la CEPEJ, contre 0,3% en moyenne européenne, soit un besoin de rattrapage estimé à environ 2,7 Md€ (+52%)
10,6
k magistrats
le besoin supplémentaire estimé pour rejoindre les densités médianes européennes de juges et de procureurs, contre seulement 1,5k recrutements prévus par la LOPJ 2023-2027
51
%
le taux moyen de réalisation des six grands plans de construction pénitentiaire lancés depuis 1987

Nos solutions

  • Sanctuariser le financement de la Justice et organiser son rattrapage européen. Protéger les crédits de la mission Justice contre les gels et annulations en cours d’exécution, rendre automatique le report des crédits immobiliers non consommés et inscrire dans une nouvelle loi de programmation une convergence vers les standards européens d’ici 2032. Le plan porterait ainsi le budget à 18,9 Md€ en 2032, soit environ 6,5 Md€ de plus qu’en 2025, et créerait un programme budgétaire dédié à l’immobilier atteignant 3,2 Md€.
  • Faire contribuer davantage les auteurs d’infractions et maîtriser les dépenses de guichet. Revaloriser le droit fixe de procédure selon la gravité de la condamnation, pour un rendement potentiel estimé à près de 974M€, automatiser le contrôle des ressources et du patrimoine des bénéficiaires de l’aide juridictionnelle et affecter une fraction des confiscations réalisées par l’Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués (Agrasc) au financement de la justice pénale.
  • Engager un réarmement humain tout en augmentant la productivité de l’institution. Porter le nombre de magistrats à 20k à horizon 2032, tripler les capacités de l’ENM, élargir la réserve judiciaire et mettre fin aux douze semaines de service allégé au profit d’une continuité annuelle des juridictions. Supprimer le Juge d’application des peine (JAP) afin que la peine soit déterminée par la juridiction de jugement puis exécutée par le Service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP), redéployer les quelque 450 magistrats concernés et porter les greffiers de 17k à 26k tout en généralisant des outils d’IA souverains pour les tâches répétitives. Parallèlement, engager une trajectoire massive de recrutement de surveillants pénitentiaires afin que l’ouverture des nouvelles prisons ne soit pas contrainte par le manque de personnel.
  • Changer d’échelle sur l’immobilier judiciaire et pénitentiaire. Doubler approximativement le nombre de salles d’audience, porter à 50% la part des extractions remplacées par la visioconférence et construire de l’ordre de 50k nouvelles places de prison pour ramener l’occupation carcérale à 100%. Afin de réduire les délais, le plan combinerait établissements classiques, structures modulaires et capacités temporaires de type bateaux-prisons, tout en mobilisant d’anciennes structures militaires. Il serait complété par une politique plus active de transfèrement des détenus étrangers vers leur pays d’origine, ceux-ci représentant près d’un quart de la population carcérale début 2026.

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