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Préhistoire numérique dans la justice : un sous-déploiement et une sous-utilisation désastreux pour l’institution

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octobre 2026
CONTRIBUTEURS
Stanislas Dufour et Louis Jaubert
Temps de lecture
30 minutes

Notre analyse

La justice française se situe au 21ème rang sur 27 au sein de l’Union européenne en termes de numérisation de ses services. Au vu des récentes évolutions de ses budgets, le ministère de la Justice ne peut plus seulement imputer ce déclassement à un manque de moyens compte tenu du doublement des crédits accordés à l’informatique dans la justice depuis 2018. Ce « paradoxe de Solow » constaté dans la justice en France, à savoir la situation dans laquelle un investissement massif dans le numérique ne produit pas les gains de productivité espérés, tient à quatre faiblesses spécifiques à l’institution française.

Les deux plans de transformation numérique successifs (2018-2022 puis 2023-2027) n’ont pas suffi, faute d’avoir traité les causes premières que sont :

  • une gouvernance longtemps dépourvue de pilote
  • une dette technique jamais résorbée
  • des applications incapables de communiquer entre elles
  • une intelligence artificielle privée des données et de la confiance nécessaires à son essor

Notre diagnostic

  • Un investissement massif sans résultats. La France n’obtient qu’un indice de déploiement des outils numériques de 2,6 sur 10 et un indice d’utilisation de 1,4 sur 10 (contre 4,2 et 3,2 en moyenne européenne), soit le 3e pire écart d’Europe entre outils déployés et outils réellement utilisés. En matière pénale, elle chute au 44e rang sur 48 pour l’usage effectif sur l’échantillon étudié par la CEPEJ.
  • Une gouvernance longtemps sans pilote et une dette technique paralysante. Le ministère n’a créé sa Direction du numérique (DNUM) qu’en 2024, dernier des ministères régaliens. Faute de commandement, tous les grands projets dérivent, à l’image de Cassiopée dont le coût a été multiplié par plus de cinq (de 4 à 21 M€, +425%), ce- lui d’ASTREA presque quadruplé, alors qu’une partie de la justice fonctionne encore sur des logiciels des années 1990 (série WinCi, WordPerfect de 1996).
  • Des logiciels foisonnants mais incapables de communiquer. Un procureur de permanence doit parfois jongler entre huit applicatifs non interopérables pour traiter un seul dossier. La seule interconnexion de Cassiopée aux fichiers des amendes et des antécédents libérerait près de 230 000 heures de travail par an, soit environ 143 gref- fiers à temps plein. L’affaire Lyhanna a montré que cette fragmentation, entre l’Intérieur et la Justice, coûte des semaines de retard et fragilise jusqu’à la validité des procédures.
  • Une intelligence artificielle bridée faute de données, de souveraineté et de confiance. La justice produit des données en continu mais ne parvient ni à les rendre accessibles ni à les structurer, et aucune solution testée ne satisfaisait aux exigences de souveraineté (SecNumCloud).

Nos chiffres

626
M€
investis dans le numérique de la justice depuis 2018, pour un budget qui a plus que doublé (+115%), sans que le retard ne se comble
21ème
sur 27
le rang de la France dans l’Union Européenne pour la numérisation de ses procédures judiciaires
x5
la multiplication du coût de Cassiopée (de 4 à 21 M€, +425%), à l’image de la dérive de tous les grands projets (ASTREA +285%, Portalis +169%)
44
%
la part des professionnels de la justice utilisant déjà l’IA générative, souvent via des canaux non déclarés (dit « Shadow AI », UNESCO 2024)

Nos solutions

  • Sanctuariser le budget numérique. Adopter une loi de programmation dédiée garantissant 350 M€ par an sur 2027-2034 (près de 2,8 Md€), assortie d’une clause interdisant l’annulation de ces crédits en gestion, pour cesser de faire du numérique une variable d’ajustement, notamment après une baisse de 33% des autorisations d’engagement et l’annulation de 120 M€ d’équipement informatique en 2025.

  • Installer un commandement unique et rationaliser le parc applicatif. Confier à la Direction du numérique la maîtrise d’ouvrage exclusive de tout projet supérieur à 5 M€, un droit de veto sur les cahiers des charges et les calendriers, et porter ses effectifs de 400 à au moins 700 ETP ; instaurer un audit annuel du parc débouchant sur une trajectoire de décommissionnement des doublons, dont la DNUM rendrait compte chaque année au Parlement.

  • Réconcilier Justice et Intérieur. Créer une plateforme interministérielle commune, dotée de la personnalité juridique et d’une gouvernance paritaire, pour mettre fin à la dépendance au logiciel Scribe et garantir l’interopérabilité de toute la chaîne pénale ; faire de la numérisation à la source (i.e. mettre à niveau l’équipement de tous les commissariats et gendarmeries) le premier chantier, car un dossier né sur papier le reste jusqu’au jugement.

  • Déployer une IA ainsi qu’un scellé numérique souverains, et piloter les juridictions par la donnée. Déployer une IA souveraine par démonstrateurs (un tribunal pilote par cas d’usage dès 2027, sur données anonymisées, avec un acteur souverain de type Mistral AI), créer un cadre national de scellé numérique (coffre-fort national et registre infalsifiable de type blockchain) et piloter les juridictions par la donnée en connectant l’outil d’audiencement Pilot à un système d’information RH centralisé au service de la bonne gestion des moyens.

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